sur la peinture elle-même -clefs et portes.

 

 

 

 

Cette peinture-là pose des éléments - là, sur la toile;

fournit des volumes,

propose des assemblages,

 les défait aussitôt, 

invite au voyage intérieur

et ouvre  - si l’on peut, si l’on sait, si l’on veut  - aux cérémonies secrètes de la nature.

 

Mais j’ai beau dire et beau faire  - là tout à coup c’est le peintre lui-même qui parle  - j’ai beau dire et beau peindre, si l’on accepte d’arrêter de phraser, alors il faut l’admettre avec force,  tout revient toujours au même, tout revient toujours à la même réalité profondément vécue, les années passent, et tout revient à cela : peindre c’est organiser le chaos. Parler de la nature qui irrigue le travail est dire vrai, mais , plus profondément, au-delà des signes et des couleurs visibles – dont on peut parler certes, et c’est de cela qu’il a été question dans les phrases qui précèdent mon intervention ici en italique -  tout revient au même, organiser le chaos, et mieux encore, organiser le chaos, c’est pour le peindre faire face au jaillissement. Quand je suis devant une toile, des toiles car il y en a toujours plusieurs en route devant moi en même temps, c’est comme cela à l’atelier, je fais d’abord face au jaillissement de la peinture, jaillissement hors de moi, hors du temps parfois, hors d’un autre , et commence alors  la mise en route du jaillissement, les tentatives d’orienter l’effusion, sa mise en consistance, sa préparation à la venue, son équarrissage s’il le faut, effacer, ajouter, et la chose la plus vraie, la plus vraie vraiment c’est celle-ci : devant ces toiles où les choses s’organisent ( dans organiser, tiens, tiens il y a organe ) c’est quand je me détache, j’arrive à me détacher suffisamment de ce qui est devant moi et qui a déjà pris vie, pour en être indépendant, étranger, commence alors et alors seulement l’œuvre de création, qui sont tous les actes qui peuvent surgir sur et à travers la toile déjà encombrée, avec une telle liberté, une telle outrecuidance parfois  mais aussi une telle douceur, ou une vraie fureur, une nouvelle vision en tous cas, de nouveaux angles de vue…bref ces actions libres,  face à la toile, où je ne me sens plus prisonnier de ce qui y est déjà, où j’arrive à dépasser les choses déjà acquises, ces choses-là que l’on a parfois tellement envie de sauver, car c’est l’éducation  /  small is beautiful /  un tiens vaut mieux que /  tu sais ce que tu as mais tu ne sais pas ce que tu peux perdre /  mais aussi mon vieux voisin fermier qui répétait, c’est lui qui avait raison, quand on a du bien il faut en perdre / et s’il est vrai que c’est ainsi que l’on sent  - enfin – que l’on peint, le résultat ( car résultat il y a , il y a toujours un résultat dans quelque action que puisse entreprendre l’homme, c’est sa condition )  peut être déchirement médiocre…car le chaos n’est jamais organisé, c’est un leurre, mais  - comme le bonheur sans doute – il existe comme moyen trouvé par l’homme démiurge pour dépasser sa condition : organiser le chaos n’est pas organiser le chaos, c’est le tenter, mais on s’en fiche, savoir cela ou ne pas le savoir ne change pas grand-chose, du moins le croit-on quelque fois en sachant bien que c’est à tort, reste que peindre comme moyen de le  ( de se ) dépasser suffit. Question : faut-il donc des spectateurs pour assister à la touche finale, et prendre la toile là où le peintre l’a mise, l’a menée, pour l’emmener ailleurs, à l’abri de tout regard, de toute influence, et refaire des chemins nouveaux avec ce que le peintre avait ouvert…Le dire ainsi c’est évidemment souligner l’évidence de  ce qu’est bien cette chose en mouvement qu’est et reste la peinture . Cette chose en mouvement…

 

Jacques V. LEMAIRE

28 et 29 juillet 2012