blog de Jacques V. Lemaire, peintre.

17 août 2010

NICOLAS de STAEL – Fondation Gianadda ( Martigny – Suisse )

 

 

 

 

 

 

 

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Nicolas de STAEL   -    Fondation  Gianadda.

MARTIGNY  ( Suisse – Valais )  -  Jusqu’au 21 novembre 2010

 

Je le dis d’emblée : de Staël et moi c’est une aussi vieille que profonde histoire..

J’aI vu  trois fois en deux jours  son exposition en 2003 à Beaubourg, et en 1994 je suis allé trois fois à l’Hotel de Ville de Paris pour des rétrospectives de grande envergure.

J’ai  il y a peu rôdé aux abords des remparts d’Antibes, suis allé dans son atelier , vu le décor du saut dans le vide qu’il a fait  ; j’ai tenté de décrypter son visage à travers les photos de lui qui traînent peu partout dans les expositions et les livres  ( exactement comme si jamais personne, après sa mort, ne s’était résolu à en opérer le rangement ou le tri)  ,  j’ai lu un peu, mais pas la biographie qui parle d’ un  Prince Foudroyé car je n’aime pas ce titre qui sent l’appât bien ficelé de l’éditeur mais il y avait aussi d’autres raisons,

 

J’aime Martigny, porte du col  des Alpes qui a vu passer Hannibal ( le vrai )  il n’y a pas si longtemps ; on y sent encore les éléphants et le spectacle hallucinant des pachidermes africains dans la neige ou si près.

J’aime la Fondation  Gianadda car c’est un lieu mal fichu, une architecture imbuvable ( on dirait aujourd’hui   incertaine  ou  improbable ), un batiment ostensiblement ( je veux dire : avec ostentation )construit   sur un site gaulois devenu romain, dont  les vestiges sont particulièrement bien visibles puisque le batiment qui accueille concerts et expositions est construit sur et autour de l’atrium qui reste le cœur de la construction. Mais j’aime la Fondation car elle a le chic de mettre sur pied des expositions qui sont des modéles que le monde entier doit envier : les pièces viennent des quatre coins du monde, et surtout  sortent comme par magie des collections privées ( il doit exister peu de collectionneurs qui résistent à une demande de prêt venant de la Fondation Gianadda…) si bien que chaque exposition est un événement, un véritable événement que chaque année attendent , nombreux, les amateurs de peinture  et  de sculpture …Braque, Modigliani, Moore, j’en passe, allez voir le site…

 

Tout ceci pour dire que je suis peu suspect si je vais écrire les lignes qui suivent.

 

J’aime, évidemment et de manière inconditionnelle, et de Staël, et la Fondation Gianadda, et le lieu, et il faudrait des pages que je n’écrirai pas ici, pour bien dire  qui est de Staël pour moi et le rôle tout à fait déterminant qu’il a joué dans la décision que j’ai prise , après des décades d’hésitations, à enfin presser  les tubes de peinture à l’huile et faire sortir la pâte..

 

Vous entrez donc à la Fondation, et en passant à la caisse, vous avez la vision d’un espace largement troué en son centre par l’atrium où restent en permanence les chaises standard destinées aux concerts réguliers, bien cadrées  à l’intérieur des  vestiges de murets de l’atrium.

Et juste en face, alors que vous serrez la main de votre amie ( oui, elle est du voyage, c’est conseillé ) surgit en bas  au fond en face, la grande composition grise ( 1947 – 1950 )  qui, je vais dire  une énormité que j’assume, paraît plafonnée sur le mur même qui la soutient, et faire partie des lieux.  Impossible de s’en détacher : vous avez autant d’impossibilité à vous en détacher que la toile en a de se détacher du mur tant elle paraît murale, sculpturale, alanguie en force, incrustée en douceur, plafonnée à la palette, on voit la pâte rouler, les bords gonfler, le travail cent fois, cinq cent fois repris, la nuit, le soir, la nuit encore…car on le sait, il le disait lui-même, il allait la nuit travailler dans son atelier

Vous avez maintenant acheté votre ticket ( pas cher ) , et vous avancez sur la galerie où vous  vous trouvez dés l’entrée : défilent en bas tous les tableaux, accrochés curieusement car, vus dans l’ensemble, avec en haut  les vitrines de la galerie qui contiennent toutes les pièces issues des fouilles archéologiques du lieu, les chaises en bas, l’atrium vide et les mur autour remplis de toiles, tout cet ensemble vous paraît bien peu digne du travail de de Staël et pour tout dire un peu bordélique ; vous descendez les marches, votre compagne à l’instant ressemble à Cecilia Bartoldi qui s’apprête à chanter là, dans la fosse,  et en bas le choc attendu qui vous a fait faire huit heures de route est au rendez-vous.

 

 

Pas tout de suite cependant car, avant de plonger, vous refaites  du regard un tour du propriétaire et vous vous avisez que la caisse à l’entrée a ses murs remplis d’affiches de toutes sortes et que juste au-dessus sont comme accrochés en mezzaninne deux sortes de bureau aux vitres teintées avec à l’intérieur des  machines aux diodes rouges et vertes qui s’allument ou s’éteignent, comme on en trouve dans les studios de radio…Fatras, fatras incongru…

 

Et pas tout de suite encore car , avant de plonger,  vous vous avisez de faire de loin  un dernier tour circulaire avant d’entrer dans le vif,  et vous découvrez alors en bas à droite quantités de tableaux de petites dimensions, accrochés les uns aux autres, trop près, très vifs de couleurs, très solides de construction ( ce sont notamment  les Agrigento, que vous connaissez déjà ) , et d’un coup vous vous dites, autre sacrilège mais salutaire, que ces tableaux-là, s’ils étaient inconnus, placés dans une galerie bluffeuse du style de celles que vous pouvez trouver  en tant d’endroits frimeurs comme par exemple Place des Vosges à Paris,      vous passeriez votre chemin…

 

 

Et pourtant , Merleau-Ponty hier  entre autres , aujourd’hui  Jean Clair notamment,  sont tombés dans le panneau…Je plaisante évidemment : pas le panneau,  mais la toile, la peinture –  et comme ils ont eu raison…mais  au fait, oui, au fait,  ont-ils eu raison, ont-ils vraiment raison tous les thuriféraires de de STAEL ( dont je suis ) ?

 

L’exposition actuelle  la Fondation GIANADDA,   huit ans après beaubourg, et 17 après l’Hotel de Ville de Paris, n’est-elle pas l’occasion de revoir l’ensemble de l’œuvre de de Stael, de la période en tous cas digne d’intérêt puisqu’il faut pas être grand clerc pour tenir pour relativement négligeable les œuvres produites avant 1946 ?

 

Avant 1946 de Stael n’est pas encore vraiment entré en peinture.

A partir de 1954, sa palette se fluidifie ( fluide donc , de Staël ? ) ,  sa peinture se dilue, forte et légère, et donne des œuvres comme le Pont St-Michel à Paris ( 1954 ) et ses Natures mortes, vues d’atelier notamment.

 

 

 

Cette exposition ne pourrait-elle être l’occasion d’un nouveau et difficile regard critique, pour  voir pour ce qu’elle est  ( et seulement ce qu’elle est, pas ce que l’on en fait )  l’œuvre peint après 1953 et  non  la voir en tant qu’œuvre de celui a tant et si bien peint entre 45 et 53 ?

En d’autres termes, ne pourrait-on admettre, sacrilège ? ,  que certains de ses paysages  ,  ses vues de paris, ses scènes d’atelier, natures mortes pourrait-on dire,  ne  bouleversent  pas à ce point la peinture qu’elles justifieraient d’être incluses comme elles le sont toujours dans les grandes œuvres au même titre que ce qu’il a peintes entre 45 et 53 ?

 

En d’autres termes encore, ne pourrait-on considérer que l’œuvre de de Staël est essentielle, pour l’apport important qu’il a fait à l’histoire de l’art ( je schématise ) , pour ce qui est de ce qu’il a peint entre 45 et 53 ?

Quelle injustice pourtant quand on sait combien de Stael, avec une sincérité poignante, travaillait d’arrache-pied, recherchait sans cesse à se renouveler ( il l’a écrit dans ses lettres, et il n’y a pas la moindre ambiguité là-dessus ) , et que c’est le prix de sa recherche permanente, de son exigence à cet égard, qui verrait alors les  amateurs que nous sommes aujourd’hui en 2O1O de décapiter son œuvre pour n’en prendre qu’une partie ?

Mais c’est bien ainsi que les choses peuvent aller : il y a le peintre qui crée, et puis  il y a l’œuvre qui  roule ensuite et fait sa vie.

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Dernière précision : sur l’ensemble exposé, la toute grande majorité des œuvres sortent de collections privées – c’est cela aussi la Fondation GIANADDA : les moyens de faire sortir les œuvres  majeures des collections privées, et les moyens aussi d’assurer le prix des couvertures d’assurance pour une longue période puisque cette exposition commencée en juin se terminera le 21 novembre et est ouverte tous les jours de O9h   à  19H …

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 janvier 2009

ROTHKO à la Tate Modern jusqu’au 1er février 2009

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Elle l’avait laissé à la Tate Modern où il n’arrivait pas à se décrocher de ROTHKO, surtout les acryliques sur papier, et les acryliques sur toiles,  16 en tout, datant de 1969,  quelques mois avant sa mort.

Pour entrer au salon de thé du Waldorf-Astoria, elle avait dû passer par le grand hall.

Passer près du piano à l’entrée du salon.

Sur le piano noir, un plateau avec une théière blanche, une tasse vide de la même porcelaine et sur une assiette brillante un bout triangulaire de sandwich dont il dépassait une petite langue de feuille de salade verte. Le pianiste portait un oeillet rouge au revers de son veston noir. Elle s’assit dans le salon dont seulement quelques tables étaient occupées ; petites lumières à abat-jour sur chaque petit marbre blanc et demanda un lapsang qui est un thé noir de Chine fumé à l’épicea frais. Elle se mit à écrire avec les toiles de Rothko dans les yeux.

Exposition ROTHKO ( 1903-1970 ) à la Tate Modern de Londres : The late series.

Jusqu’au 1er février 2009.

A l’entrée, au milieu de la 1ère salle : la maquette faite par Rothko du travail commandé pour le Restaurant Four Seasons du Seagram Building à New-York. De mémoire, il s’agit d’un travail pour lequel il peignit plusieurs grandes toiles, mails il arrêta, refusant l’idée que ses toiles allaient être accrochées aux murs d’ un restaurant fût-il l’un des plus prestigieux de la planète. Il négocia alors la cession de ces toiles à la Tate Gallery.

1ère salle toujours : de toute petites gouaches de 1958, comme des esquisses ou des préliminaires de certaines de ses grandes toiles et notamment pour le Seagram..

2ème salle : un seule toiles : Four Darks in Red , de 1958, qui vient du Witney Museum.

Placée sur une estrade et un gardien en permanence pour elle toute seule.

Dés l’entrée, le travail de Rothko vous prend à la gorge. Vous noue.

Quatre bandes horizontales de noirs différents , de largeurs différentes, un fond rouge, fond travaillé à y regarder de près.

Salle suivante, la 3ème : c’est l’accumulation qui surprend. Il y a là en effet, dans une très grande salle rectangulaire et sans âme, dans une lumière uniforme qui semble disgracieuse, 14 grands formats, dont deux ou trois très grands ( notamment les vermillons sur vermillon, qui viennent du Kawamura Museum du Japon ). Accrochés tous assez haut, trop haut à mon goût, éclairés pour certains avec difficulté, ils sont de loin et dans leur ensemble d’une polyphonie silencieuse et leur promiscuité dérange.

Il vous faudra donc un tête à tête singulier, un peu forcené dans la cohue des visiteurs, mais on est là pour cela, tête à tête singulier avec chacun donc pour en comprendre son langage et entamer avec lui un dialogue essentiel.

Il y a là le Black on marron , de 1958 et toutes ces toiles que l’on connaît plus ou moins, que l’on identifie immédiatement et que l’on croit reconnaître et qui pour moi ont quelque chose de fatal, ce mot devant être compris, comme la Lulu d’ Alban Berg, comme étant celle qui change le destin de celui qui la croise.

Trois salles sont pour moi capitales : celles qui mettent en scène le noir, ou serait-ce le marron, serait-ce plutôt le sombre ?

Une série de Black-form painting ( 1964 )   comme il les appelait, en les numérotant de 1 à 8 ( il y en a quelques-unes ici , 5 sauf erreur : carré noir sur fond noir ) .

Ensuite une série de 1969 d’acrylique sur papier grand format  rectangulaire en hauteur : Brown and gray - brun au-dessus et gris en dessous – mais en réalité toutes les nuances du brown et toutes les nuances du gray. Avec pour chacun de ces grands papiers la liaison, la ligne de contact entre les deux rectangles de couleurs si opposées, de masses qui paraissent si inconciliables, de langages si étrangers, mais qu’il faut réunir, ou en tous cas rapprocher, et unir si c’est possible, si c’est bien cela la question – ou le problème.

Unir, ou désunir ? Que fait là Rothko ? Que cherche-t-il à faire de ce noir et de ce gris : que se passe-t-il à cet endroit où les deux mondes vont se frôler, se frôlent  ? Certains de ces espaces infimes, à les bien scruter, sont retravaillés, d’autre sont tels que les a laissés le passage unique de la brosse à cet endroit.

Il s’agit de la même chose, du même mystère que celui auquel ROTHKO nous convie dans la dernières salle : celle de ses acryliques sur toile cette fois, également de 1969 : Black on gray.

Dans quelques mois Rothko dans son atelier se donnera la mort.

Dans ces dernières acryliques, où il s’agit également d ans chacune de mettre l’un sur l’autre dans la longueur de la toile cette fois ( et non la hauteur comme c’était le cas pour les papiers dont question juste avant ) un rectangle noir ( au-dessus ) sur un rectangle blanc ( en dessous ), se pose la même question  : que faire, comment faire à l’endroit où les deux rectangles se rejoignent . Vont-ils se joindre, s’insupporter l’un l’autre, se repousser, s’épouser ? Que se passe-t-il pour ROTHKO qui doit régler ce problème, quelle réponse va-t-il y apporter ? A bien scruter de nouveau cette toute petite zone qui est comme la ligne à l’horizon entre la mer et le ciel, on voit le travail de ROTHKO : un vrai travail où il ramène de la couleur, la travaille à la verticale, l’étend, l’épaissit, brosse, revient, puis laisse finalement tel qu’on le voit, tel qu’il le voit peut-être encore au moment où il se donne la mort.

De Stael, 15 ans plus tôt, s’est vu confronté au même problème : que faire ( et comment faire ? ) à l’endroit qui est celui où la ligne d’horizon sépare l’eau de l’air ou la fait se rejoindre , que faire de cet espace où tout peut se jouer, drame ou comédie, mais quelque chose, à cet endroit, doit se passer – imparablement, fatalement – et c’est là l’illustration concrète pour moi de l’espace-clef du mystère de la peinture : tout se passe toujours dans ce frêle espace où les choses, les gens, la vie, vont se toucher, ou s’éviter en ne faisant que se frôler, manquer la fusion sans même la tenter, ou au contraire la manquer parce qu’elle est trop forte, ou encore : ne rien faire parce que les lèvres ne se touchent pas, les à-plat d’huile s’arrêtent juste avant comme si les lèvres s’évitaient, l’ourlet de la peinture du dessus ne touchera pas l’ourlet de la peinture du bas, l’ourlet comme celui des vagues, comme celui des lèvres. Le ciel ne rejoindra pas la terre- ou si peu, dans quelques cas.

Nicolas de STAEL, en 1969, est mort depuis 14 ans. Défenestré de son atelier.

ROTHKO, dont beaucoup pensent qu’il serait le peintre par excellence de la sérénité, du silence , de la paix et de l’harmonie , disait : « …il n’y a pas un seul cm2 de mes toiles qui ne soient le théâtre du plus grand combat.. »

De STAEL écrivait en 1954 peu de temps avant sa mort  : « …ma peinture, je sais ce qu’elle est sous ses apparences, sa violence, ses perpétuels jeux de force, c’est une chose fragile dans le sens du bon, du sublime. C’ est fragile comme l’amour. Je crois, pour autant que je puisse me contrôler, je cherche toujours à faire plus ou moins une action décisive de mes possibilités de peintre et lorsque je me rue sur une grande toile, lorsqu’elle devient bonne, je sens toujours atrocement une trop grande part de hasard, comme un vertige, une chance dans la force qui garde malgré tout son visage de chance, son côté virtuosité à rebours, et cela me met toujours dans des états lamentables de découragement «

( Lettre à Jacques Dubourg , décembre 1954, Cat. Raisonné, 1997, p.1225 )

Là – bas, au salon de thé du Waldorf Astoria, elle a tout mangé, tout bu, tout lu – elle se lève pour aller le rejoindre.

Mais il est déjà parti, un peu perdu, oubliant son parapluie au Tate.

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