Les mots et la mode.
Arrivent ainsi, souvent par la voie des ondes qui les répercute, des mots nouveaux ou des mots anciens avec un sens nouveau.
Ainsi : communiquer, citoyen et citoyenne, l’horizon, emergent..
On a ou on n’a pas une attitude citoyenne, on vous demande un acte citoyen…même si c’est pour la planète, car – c’est vrai – l’on est citoyen du monde. Mais le sens de cet adjectif est devenu celui de civique , que du coup l’on n’utilise plus et qui devient ainsi démodé. L’adjectif citoyen, tel qu’on l’utilise aujourd’hui pour civique est un adjectif inconnu du Petit Robert.
L’horizon, lui, s’est élargi : il devient synonyme d’ échéance, de terme, d’objectif. Ainsi votre banquier vous dira ( à vous, pas à moi ) que ce titre est un bon placement à l’horizon 2010. Selon la réglementation européenne, la masse d’eau devra être assainie à l’horizon 2015. Il ya là de la poésie, c’est sûr : on voit bien, à cette évocation, les regards se poser loin devant, sur des lignes nécessairement bleues comme tout lointain ( je parle ici des bleus d’ardenne, bien conus des poètes, des peintres et de certains indigènes, qui est la couleur des lointains au-dessus des collines, à l’horizon physique ).
Emergent. L’ émergent, lui, touche à tout : à la finance, l’économie, la culture les arts, les sociétés.
Votre banquier, le même que tout à l’heure, vous parlera des marchés émergents , et vous devrez comprendre qu’il s’agit des marchés financiers asiatiques – tiens, les pays justement du soleil levant ! – ce qui vous fera rentrer immédiatement dans le cénacles des initiés. L’art émergent, comme son nom l’indique, est toute forme d’art qui ne serait pas encore consacrée, ou qui n’aurait pas encore ses aficionados. En ce sens, il faut bien admettre que ce ne serait pas synonyme d’avant-garde, car l’avant-garde, elle…
L’utilisation quant à elle que l’on fait de plus en plus du mot communiquer est beaucoup plus sournoise, et me dérange.
Ce mot, comme tel, dans sa racine latine et dans l’acception que l’on lui donne habituellement, est sans doute de ceux qu’il faudrait le moins galvauder ou dénaturer, tant il recouvre un élément capital à la vie puisqu’il s’agit de communiquer avec l’autre, communiquer avec les autres. Si capital, si difficile, si nécessaire.
De plus en plus, communiquer est utilisé de façon intransitive pour informer.
Non, désolé, l’Elysée n’entend pas communiquer sur l’existence d’une éventuelle relation du président avec Mme Larousse. Ou encore : le 1er Ministre communiquera sur ce sujet dans les prochains jours.
D’autres usages, d’autres mots…j’y reviendrai, avec une nouvelle fournée.
LES MOTS – suite – ou comment faire bouger les lignes
L’expression faire bouger les lignes est apparue au cours de la campagne présidentielle française de 2007 . Je pense qu’elle est venue de la gauche.
Le discours de SR a fait bouger les lignes au sein du parti…
Les journalistes l’ont reprise ; d’autres politiciens aussi. Pas un jour ou presque ne se passait sans que l’on soit prié de voir bouger les lignes. Beaucoup de monde s’ efforçait alors de rapporter que tel candidat, ou tel politicien avait fait, ce jour-là, bouger les lignes. ..et l’’expression gagnait beaucoup de médias.
L’image ne manquait pas de poésie : faire bouger les lignes, c’est faire aussi de la musique en travaillant les lignes de la partition, c’est jouer au funambule, au marionnettiste, c’est introduire l’ondulation, la courbe peut-être… et la presse, trouvant là une heureuse façon de renouveler les expressions éculées comme apporter du sang neuf ou secouer le cocotier , et considérant sans aucun doute que cette nouvelle expression était élégante, discrète ( plus discrète que l’image du quidam qui avait enfin réussi à trouver l’outil adéquat et qui, juché sur son tracteur, faisait trembler le cocotier ) commença à distribuer du faire bouger les lignes en l’appliquant à tout qui, hier, secouait le cocotier ou apportait du sang neuf.
J’ai cru que cette expression, belle, fraîche et légère, allait faire florès - je veux dire que les journalistes, qui sont en général les premiers à l’affût, allaient en faire leurs choux gras, et que le public allait relayer.
En réalité, la campagne finie, les lignes n’ont plus bougé.
Tout est redevenu normal :
Les fourmis se sont remis à prendre des coups de pied dans la fourmilière, et les cocotiers sur la croisette , par-dessus les toits, bercent à nouveau leurs palmes…