blog de Jacques V. Lemaire, peintre.

28 juin 2011

L’art et le vide

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Pour  Freud, c’est  le manque ou la perte qui est à l’origine du désir : la perte de la Mère lors de l’épisode oedipien,  qui pour Freud est à l’origine du désir sexuel,  puis toutes les autres.

 pertes ou manques qui jalonnent notre existence.

La perte et le vide   constituent  chez nombre d’auteurs  les hypothèses à l’appui  de leur tentative de compréhension  de l’art et de sa fonction.

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Un essai de   Darian LEADER (1), intitulé Ce que l’art nous empêche de voir ,   tourne autour du vol de la Joconde  le 21 aout 1911   et du vide et  de la perte  qu’elle a laissés   sur le mur du Louvre, provoquant  alors  un affluent très  important de visiteurs  qui venaient voir la place vide  ( vidée )  de son tableau.

 

Je peins.

 

Mon atelier est situé dans le village, une ancienne grange, que je gagne en vélo quand le temps le permet.

 

Il m’arrive d’y aller, de ne pas y aller, de penser que je vais y aller demain ou tout à l’heure, de changer d’avis, et ainsi : de ne pas y aller, et d’y aller plus tard.

 

Arrivé à l’atelier alors que je pensais ne pas y aller, mais me disant que l’excuse qui m’en empêchait pouvait  attendre ( d’autres fois, elle ne peut  attendre et je n’y vais donc pas ) , je peins un , deux trois tableaux, commencés, achevés ou bien en route.

 

Je les regarde.

 

Que seraient-ils, eux qui sont là subitement sous mes yeux, si je n’étais pas venu à l’atelier, ou si j’y avais été plus tard ?

 

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Du vide ?  Simplement du vide ?

Ils n’auraient jamais existé ?

Certains objecteraient avec bon sens  que ce que je viens de faire en aller à l’atelier au lieu de ne pas y aller aurait peut  ou pourra encore être fait au moment suivant   c’est-à-dire  plus tard : évidemment pas au moment où j’avais décidé de ne pas aller à l’atelier, mais plus tard au moment où j’allais décider cette fois d’y aller.

 

 

Justement pas : ma peinture  n’existe que par rapport à l’instant où elle est faite. Disons, pour faire simple, que ce n’est pas de la peinture figurative :  en ce cas, peut-être ( mais seulement peut-être ) pourrais-je achever l’anse de la cruche maintenant ou plus tard, peu importe, il suffit de reprendre cette anse là où je l’avais laissée la dernière fois. Pas pour ce que je peins, qui n’est ni figuratif, ni narratif, bref pour faire simple qui est, disons, abstrait.

 

Une espèce de chose   sui   generis, c’est-à-dire qui n’existe qu’au moment où elle est créée, et dont le surgissement est lié à cette minute-là, pas à une autre.

 

D’où cette constatation  lancinante  et un peu perturbante :  je peins ce tableau et ce tableau n’aurait jamais existé si je n’étais pas allé à l’atelier.

 

Je ne vais pas à l’atelier, j’y vais plus tard : je peins et la peinture que je crée n’est pas celle que j’aurais  créée  si hier, ou il y a une heure, j’étais venu à l’atelier comme en un premier  temps j’en  avais eu l’intention.

 

Le vide de  mon absence à l’atelier  est proprement incomblable, c’est un vide absolu, qui ne peut et ne pourra jamais être évacué .

 

Les tableaux qu’ainsi  je n’ai pas peints  parce que je suis allé dans les bois, changeant subitement d’intention,  n’existeront jamais.

 

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En revanche, ce tableau que je tiens entre les mains, et que je viens de créer parce qu’il y a une heure j’ai subitement décidé de ne pas aller à cette réunion mais d’aller  à l’atelier, ce tableau-là est l’image du vide qu’il ne sera mais qu’il aurait pu être.

 

 

Convoquons  Marcel   Duchamp, toujours prêt à un bon coup et que je vois saliver à la lecture de ce qui précède : chaque fois que PICASSO crée une œuvre, j’ai décidé de m’abstenir d’en créer une.

 

Cette phrase  est tout sauf une boutade.

Evacuons ses relents provocateurs.

Il reste ce que j’ai décrit plus haut : si Duchamp s’abstient   –  de la même façon que s’il avait décidé à ce moment ( ce moment étant ici le fait que PICASSO venait de créer ici une œuvre, et qu’il entendait à sa façon de fêter l’événement  ) de ne pas aller à son atelier -  s’il s’abstient donc, ce tableau qui aurait existé s’il ne s’était pas abstenu, n’existera jamais.

 

 

 

 

 

 

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(1) Petite Bibliothèque Payot,  traduit de l’anglais, 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 décembre 2007

le ready-made paléolithique d’ARDALES ( Andalousie )

Classé dans : paléolithique — Mots-clefs :, , , , , — jvl @ 19:53

J’avais acheté à la librairie bien fournie de Font-de-Gaume, aux Eyzies en Tayac, l’ouvrage de Pascal RAUX  » Animisme et arts premiers : Historique et nouvelle lecture de l’art préhistorique « .

Cet ouvrage, avec d’autres achetés également au même endroit, et d’autres encore que j’avais emportés de chez moi, m’ont accompagné dans mon périple franco-espagnol de juillet-aout 2007 dans les grottes et cuevas paleo- et neoliticas.


Tiré de l’ouvrage  » Animisme et arts premiers : Historique et nouvelle lecture de l’art préhistorique  »
de Pascal Raux, :

dscn4263.JPG

En voyant ce dessin, j’avais été attiré par la particularité des stries présentées comme ce qui donnait toute la particularité et l’intérêt de cette pièce.

Cette phalange se trouve en Andalousie, dans le petit musée communal d’Ardalès lequel est également la billeterie de la fameuse Cueva paleolitica de l’endroit.

ARDALES est un village de la Province de Malaga, à environ 70 km au Nord de celle-ci, dans un paysage exceptionnel ..

dscn4273-copie.JPG

Au Musée, l’unique employée que j’interroge ne connaît pas la phalange, mais en revanche elle est fort intéressée par le livre de P. Raux, qui parle de son musée, de sa Cueva…elle en prend les références, téléphone à son Directeur qui est en vacances mais qu’elle arrive néanmoins à joindre…Le Sr Pedro Cantalejo Duarte lui demande qui je suis, lui explique où se trouve la phalange…Elle est ravie ; elle a trouvé. A ce moment se joint à nous le guide qui est revenu de la visite de la Cueva ; nous allons tous les trois dans un petit local à l‘arrière, la lumière y est étrange. Elle soulève le couvercle vitré d’un grand présentoir poussiéreux et en retire un socle de plexi où se trouve la merveille que je devine…Il y a en réalité deux phalanges, côte à côte, sous une eptite cloche de verre. L’employée me dit que je suis autorisé à prendre des photos ; elle s’avise que les reflets vont me gêner et enlève la petite cloche de verre les phalanges, dressées sur le petit socle de plexi, sont à l’air lire, mais la lumière est mauvaise, l‘employée prend en mains les reliques, se promène avec elles en une courte procession dans le local à la recherche d’un coin plus lumineux, puis les dépose près d’une fenêtre…Je prends des photos, en voici une…

dscn4259-alle.JPG

On voit en effet, à l’horizontale, à peu près à mi-hauteur, partant de gauche et allant vers le centre, la strie principale : énigme…signe de ce que la phalange était utilisée comme instrument de musique ?
Ne serait-ce pas tout simplement la trace de décarnation, ce qui est apparemment un phénomène assez connu des archéologues ( j’en ai vu encore un témoignage à l‘occasion d’un reportage diffusé en novembre sur ARTE, à propos de fouilles dans l’Altaï, scythes ou sakas, dans les tombes appelées kourgane ) ?

Mais j’ avoue que face à l’objet je n’ai plus guère pensé à ce qui pourtant au départ m’avait poussé à aller au musée ( ces stries ou rainures qui semblent tant intéresser les scientifiques ) tant en effet cette phalange dégage une étrange et forte beauté qui laisse loin derrière soi tout autre sentiment.

Une beauté prenante : cette attitude redressée, sa porosité lumineuse, l’étirement organique de la matière visible sous les bosses supérieures, sa couleur de travertin chauffé au soleil.

Sa beauté certes, mais aussi son histoire.
Une fabuleuse histoire d’homme, de regard.

Car il s’agit d’une phalange de renne, d’une simple et si ordinaire phalange que le regard d’un être humain – homme ou femme – a transformée par la seule force créatrice de son regard, en une œuvre qu’à l’époque peut-être mais qu’aujourd’hui sûrement nous ne pouvons que qualifier d’œuvre d’art.

C’est le ready-made de Marcel DUCHAMP : l’œuvre n’existe que par le regard ***.

Comment un jour, l’homme, tenant en main une telle chose qui n’était que bout d’os à jeter, vit que ce morceau d’os était aussi autre chose ????

Comment arriva-t-il un jour à y voir torse humain, et comment put-il alors, - ce que personne n’avait jamais osé jusque là – donner à ce bout d’os le statut de torse humain, ne plus le regarder que comme tel , puis faire partager sa vision et sa création par le groupe tout entier ??

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Sans doute faudrait-il encore s’assurer que cette phalange n’a pas été retravaillée, précisément pour en accentuer l’aspect anthropomorphique.

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