blog de Jacques V. Lemaire, peintre.

26 février 2009

LA LIESSE POPULAIRE

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Il y a bien longtemps que les œuvres d’art ne soulèvent plus l’enthousiasme des foules.

Plus longtemps encore que les foules n’accompagnent plus les œuvres d’ art depuis leur lieu de création jusqu’au lieu conçu pour les recevoir…Et d’ailleurs, il n’y a plus de procession pour les y conduire. Depuis longtemps.

C’était pourtant le cas, parfois, il y a bien longtemps, pour de grands tableaux qui quittaient l’atelier pour aller sous les vivas s’installer dans les cathédrales pour lesquelles ils avaient été commandés.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui… Non, plus le cas, jamais plus…Sauf…Sauf dans un petit village d’irréductibles gaulois, je veux dire en ardenne où un sanglier d’acier ( le sanglier est l’emblème de l’ardenne, de l’ardenne belge comme des Ardennes françaises ) vient de connaître une odyssée qui rappelle les processions triomphales du Moyen-Age et, plus près de nous, les grandes processions des villes andalouses ( à la différence près, pour celles-ci, si elles ont en commun la liesse populaire, qu’elles n’ont pas pour but d’accompagner une œuvre d’art jusqu’à son point d’installation ).

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Acte I VILLE DE SIENNE année 1311

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En 1308 , le Clergé commande au peintre DUCCIO di BUONINSEGNA une Vierge en majesté avec l’Enfant que l’on appelle «  MAESTA « .

DUCCIO mettra 3 ans pour réaliser ce que tout le monde, dés son apparition, va considérer comme un chef d’œuvre : en 1311 toute la Ville de Sienne va acclamer le gigantesque tableau pendant son transfert depuis l’atelier du peintre jusqu’à l’autel majeur de la Cathédrale :

La Maesta – DUCCIO – 1311 – Museo del Duomo – Siena

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Acte II – Département des Ardennes – aout 2008:

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Il y a peu, sur l’autoroute A34 allant de Charlerville à Reims, je vois sur ma gauche un sanglier.

Je vois régulièrement des sangliers sur le bord de la route. Mais celui-là me semble énorme.

Je sors de l’autoroute, gagne le rond-point sur lequel il est installé ; des personnes sont arrêtées, vont et viennent, prennent des photos. Manifestement l’installation est toute récente ; le socle sur lequel il est installé est en rase campagne, la plaine et les forêts au loin à perte de vue. Je me renseigne à une aubette d’information tout près. Ce sanglier qui mesure 8 mètres de haut, pèse 50 tonnes, 14 m de long et 5 de large, est l’œuvre d’un sculpteur ardennais Eric SLEZIAK qui a mis 11 ans à assembler morceaux par morceaux de petites pièces d’acier qu’il trouvait au rebut çà et là. Le sanglier, une fois l’installation achevée, tournera sur son socle ( éclairé la nuit ) et fera un tour complet en 10 minutes. La jeune fille qui m’explique tout cela est fière, et elle m’explique que le sanglier a été transporté en grandes pompes depuis l’atelier du sculpteur à Bogny-sur-Meuse jusqu’ici, et que le voyage a duré plusieurs jours. Je lui parle de Duccio, lui explique combien tout cela est si important ; elle me montre une abondante documentation, me donne même un calendrier qui est précieux car tiré me dit-elle en très peu d’exemplaires. Je feuillette les photos avec elle : le sanglier quittant l’atelier, traversant un pont sous les vivas, surgissant d’une forêt, traversant un village dans une rue étroite, flanqué de sonneurs de trompe de chasse lors d’un arrêt…

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Sortie de l'atelier le 4 aout 2008

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Couac : elle m’explique aussi que le sanglier va bientôt se voir entouré de tout un ensemble comprenant station-service, restaurant, magasin, aire de jeux…Et elle en est encore plus fière. Je lui fais part de ma désolation, lui montre les gens qui sont là, qui ne doivent pas à l’existence d’une buvette d’être là, je lui dis que cela veut dire quelque chose, qu’elle doit le rapporter aux autorités, que l’on ne pourra sans doute pas arrêter ce projet imbécile, mais qu’au moins que par nos remarques l’on puisse dessiller certains yeux … Je regarde les gens qui vont et viennent, pas nombreux en ce samedi d’hiver, avec ce petit vent froid qui souffle dans cette campagne nue habitée par le paisible monstre, mais qui sont là, avec de petits sourires entendus, et qui sont là juste pour profiter de cette formidable présence, étrange et solitaire, seule dans son domaine exactement comme le vieux sanglier vit en solitaire la fin de sa vie dans nos forêts d’Ardenne

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12 octobre 2008

PICASSO ET LES MAITRES, ou l’injure faite à Picasso

 

Pour ceux qui ne le sauraient pas encore ( c’est-à-dire les sourds, les muets, les aveugles – j’emploie ces expressions au figuré, bien entendu, car les vrais sourds, les vrais muets et les vrais aveugles sont au courant ) se tient actuellement au Grand Palais à Paris   (http://www.rmn.fr/Picasso-et-les-maitres )  jusqu’en février 2009  une exposition intitulée  PICASSO  ET  LES  MAITRES.

 

Ceux qui ont monté cette exposition ne connaissent pas Picasso, ne connaissent pas la peinture, et ne savent pas ce qu’est peindre.

Peindre comme Picasso l’a fait ou peindre tout court.

 

Ce n’est pas en accrochant le Déjeuner sur l’herbe  de Manet à côté de toiles de Picasso qui a pu s’y référer que l’on montrera quoi que ce soit, si ce n’est la bêtise d’idées fausses consistant à vouloir faire croire que la mise d’œuvres côte à côte explique, dans l’œuvre d’un peintre,  quoi que ce soit.

 

Le mécanisme est le même, bien entendu, pour toutes les œuvres montrées – et elles sont légion, nombreuses en qualité au point que la vraie prouesse de cette exposition est d’avoir pu rassembler au même endroit   Le Gréco, Cézanne, Renoir, Rousseau, Murillo, Rembrandt, Cranach, Chardin, Zurbaran, Manet, Van Gogh, Goya, … Et aussi « Vénus se divertissant avec l’Amour et la Musique » du Titien, la « Maja Desnuda » de Goya, « Olympia » de Manet…

 

J’enrage.

Picasso aussi, j’en suis sûr.

Quoi que , lui,  il a le droit de ricaner. Ce qui doit lui faire du bien.

Il me semble l’entendre :   «  y a vraiment qu’aux bêtas qu’il faut montrer Velasquez pour qu’en même temps, avec mes ménines à côté, ils voient quelque chose ou croient voir quelque chose… »

 

Et qu’est-ce qu’on voit alors ? Qu’es-ce qu’on voit ? Dites-le moi…On ne voit rien, parce que ce n’est pas comme cela que les choses se font, que les choses viennent, que la peinture s’enclenche : ce n’est pas avec l’œuvre à côté, c’est avec l’œuvre dedans soi…l’œuvre d’origine, ou toute  autre chose qui  est à l’origine d’une autre.

 

 

 

 

Picasso connaissait l’art, l’art antique, l’art ibérique, l’art négre, l’art classique, l’art de son temps. Il achetait des tableaux de peintres vivant autour de lui : le douanier Rousseau, Cézanne bien sûr, Matisse. Il a acheté des statues africaines, des objets ibères, et s’en entourait.

Il avait fréquenté les Musées, dès  qu’il  put s’échapper de son Andalousie natale et de Malaga où il y avait si peu à voir – à part bien sûr tout ce qui allait  faire de lui l’homme et le peintre qu’il est devenu : la présence de son père, les pigeons que celui-ci élevait, les corrida où son père l’emmenait, les toros.  Avant l’âge de 20 ans , il connaissait le Prado, il avait découvert  Madrid d’abord, puis Barcelone lorsque son père professeur  fut nommé dans le Nord, puis à 20 ans  Paris.

 

Picasso voyait, sentait.

Les  propos qu’il tenait, et qui sont fidèlement  rapportés par exemple par Malraux, dans La tête d’obsidienne ,  sur la vie, sur la peinture, sur la création , sont  souvent simples pour ne pas dire – quelque fois – simplistes,  car Picasso parle peu, il peint.

 

Il a vu ( que dis-je : ingéré  ) tous les chefs d’œuvre  -  et combien d’autres –  qui sont accrochés actuellement au Grand  Palais. Il les a vus comme seul il pouvait les voir. Il ne les a pas emportés dans son atelier, c’était inutile, comme pour un  peintre il est inutile d’emporter avec la nuit les images qu’il collectionne partout, les  sensations qu’il enregistre – elle sont en lui.

 

Et c’est bien cela qui est enrageant dans cette exposition : cette mise côte à côte des tableaux est exactement le contraire de ce que Picasso –  et  d’autres – a fait sa vie durant.

 

Les montrer ainsi, c’est vouloir ignorer bl’essentiel :  le travail intérieur  qui se fait  une fois  disparu  de la vue  Le déjeuner sur l’Herbe.

 

Picasso les avait en lui.

Comme nous, nous avons  en nous  -  mais je devrais peut-être dire  pas nous mais bien moi  - bon, je dis moi.

Comme moi, j’ai en moi – gravés au plus profond  et ne cessant de les articuler les uns aux autres –  les chevaux de PHIDIAS, les ex-voto ibères, Philippe le Bon de MEMLING  et les anges Musiciens deVAN EYCK, la Vierge des Pélerins de CARAVAGGIO, un contre-jour de fougères au couchant, la calotte rouge anglais de la linotte, le dôme velouté du bolet bai, les tridacnés phéniciens, les portraits du Fayoum, les pincks  ladies de DE  KOONING ,  les rouges de ROTHKO, les rennes affrontés de Font de Gaume,  les annonciations deFILIPPO  LIPPI et celles de Dirk Bouts et de van der Weyden, les prédelles de DUCCIO le Christ à la  Colonne  d’ ANTONELLO da  MESSINA,  les houles de NOLDE,   le Lac de Thoune et le Niesen de HOLDER,  les croupes ropsiennes,  les  grincements deSHCIELE,  le brâme du cerf,  la cosmogonie d’Anselm KIEFFER, le regard chez REMBRANDT, les avions de GASIAROWSKI, Achille pleurant la mort de Patrocle de TWOMBLY,  l’écriture rose de HANTAI, les voutes ogivales  de Saint-Séverin, les bébés de Marlène DUMAS,  les Tricheurs de DE LA TOUR, les ostraca  égyptiens, la Fille rousse de MODIGLIANI, la Porte-fenêtre à Collioure  de MATISSE, les dessins photographiques de Roni HORN…

 

Picasso avait en lui la Maja Desnuda, les Ménines, la fureur des bombes tombant sur Guernica.

Il les possédait, comme aucun musée ne les possède, et c’est en cela que le propos de l’exposition est insupportable : montrer l’évidence me fait – à moi – toujours mal.

Et montrer l’immontrable, pire encore.

 

Les amateurs de show seront donc comblés.

Ceux qui ont besoin de démonstration clinquante  aussi.

Les curieux aussi, les autres – qui pensent qu’il  est tout de même préférable de faire partie de ceux qui ont vu plutôt que rester dans les limbes de ceux qui n’y sont pas allés.

Tous ceux qui vont faire l’expo. Nous, ce w.e. nous avons fait Picasso et les Maîtres…il y avait un monde…un monde…

Le battage médiatique est exceptionnel, le budget publicité est  phénoménal. Il existe un box-office des entrées, comme au ciné, au théâtre. Anselm Kieffer au Grand palais a fait 120.000 entrées. Picasso fera le double, le triple. On pondérera alors suivant le facteur durée : des mois pour Picasso, 3 semaines pour Kieffer, mais quand même….

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 Portraits du Fayoum, 2ème siècle


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Cet été je n’ai pas fait le Grand Canyon, je n’ai pas fait BALTHUS à Gianadda, mais j’ai fait du vélo, des pizzas au céleris rave et  au  gingembre    , et bientôt je ferai MANTEGNA au Louvre, çà oui, je vous le jure,   je vais me faire MANTEGNA…

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