blog de Jacques V. Lemaire, peintre.

31 janvier 2008

TROIS STALAGMITES et quelques cerfs


La première se trouve dans la Cueva del Castillo ( à PUENTE VIESGO – Cantabria ) : il s’agit d’une stalagmite isolée dans une grande salle de la Cueva , présentant un tour de taille impressionnant, environ 2m de haut, rien au-dessus d’elle ( je ne me souviens pas d’une stalactite correspondante ) , une base large, et sur 80 cm de sa hauteur environ, tout à la fois dessiné et sculpté, un bison paléolithique dressé sur ses pattes de derrière. L e dos est un trait vertical assez large, couleur noire, la tête est entièrement incluse dans un relief ( en creux ) de la pierre, les cornes sont parfaitement dessinées ( dessinées, pas gravées ) et le plus surprenant est constitué par cette fine gravure de mollet humain qui surmonte les sabots des pattes arrière … certains voient là la représentation d’un sorcier humain qui se serait recouvert d’une dépouille de bison, interprétation qui sur le plan purement formel – tant le dessin et la sculpture sont parfaits – est tout à fait plausible : du sorcier l’on ne verrait ainsi que les pieds, le talon, le mollet, et tout le reste du corps de cet homme debout serait recouvert par la dépouille du bison …Les tenants de la théorie du chamanisme ( en tant qu’explication des peintures et gravures pariétales et rupestres ) voient dans cette image l’illustration de leur thèse ( comme le serait le Sorcier de la Grotte des Trois-Frères dans les Pyrénées ou le Sorcier gravé de Hornos de la Pena en Cantabria , à 15 km de Puente Viesgo ).

EL CASTILLO - bisonte

Sorcier ou pas, il n’en reste pas moins vrai que les sabots des pattes arrière de ce bison remarquable sont équipés d’un talon humain( le dessin en est parfait, je l’ai bien observé d’autant qu’il se trouve à hauteur d’homme et que l’on peut s’approcher tout près ), d’un mollet ensuite parfaitement dessiné lui aussi et d’un début de jambe : ces éléments sont gravés d’un trait assez fin, et unique, sans reprise…L’on peut penser qu’ils n’ont pas été surajoutés postérieurement…Et si cette image n’est pas l’image d’un sorcier revêtu de la dépouille d’un bison ( car effectivement j’ai un peu de mal à adhérer à la théorie chamanique ) , pourquoi ce bison – parfaitement bison si ce n’étaien t ce talon et ce mollet – serait pourvu des ces attributs humains qu’incontestablement en effet il exhibe ?

 

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La seconde stalagmite se trouve dans La Cueva de la Pileta ( BENAOJAN, Andalucia ), dans la salle du Poisson. Je connais trois guides à la Pileta, et parmi eux le propriétaire de la Cueva : ce ne fut qu’avec lui que je vis cette petite stalagmite, car les autres ne la montrent pas. Elle est assez isolée dans cette grande salle prestigieuse où se trouvent, outre le fameux poisson, quantité de groupe de signes, et aussi plusieurs représentations d’un personnage ailé, dont l’un est surnommé « icare « .

Cette petite stalagmite dont je parle ici, qui n’a pas 1m50 de hauteur, présente un petit cerf, peut-être 20 cm de long, orienté de gauche vers la droite, sur une oblique ascendante, et qui est un petit chef d’œuvre paléolithique. Je reproduis ici une photo de la stalacmite, puis un détail, surlequel j’ai surligné en pointillé le tracé de ce petit cerf.

pileta-stalagmite-cerf1.jpg

 

Pileta - petit cerf - stalacm.

 

 

 

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J’ouvre ici une paratenthèse : nous sommes le 31 janvier, le vent souflle sur l’ardenne, la neige s’est mis à tomber, la température malheureusement – comme c’est trop souvent le cas quand il commence à neiger – est d’un tout petit peu plus que zéro dégré, c’est-à-dire un degré de trop… depuis mon bureau, juste au-dessus de l’écran de mon ordinateur, je regarde la campagne avec des jumelles; la vue est étendue; depuis lematin très tôt la harde de 14 biches et deux cerfs est revenue; elle se déplace de pâtures en patures, restant à la limite des bois de sapins qui, d’ici, ferment l’étendue des champs; dans les verres grossissant, je vois parfaitement les deux cerfs, paisibles, balançant leurs bois altiers au gré de leurs broutements; cette vision à travers les jumelles m’isole du contexte et crée une proximité, cette même proximité que l’on retrouve dans les grottes, les cuevas, celle que j’avais en face du petit cerf de la Pileta et de tous les autres, cette même proximité qu’avaient ( et recherchaient ? Etait-ce pour cette raison aussi qu’ils se sont mis à les peindre ? ) les hommes de la préhistoire…et dans les verres grossissant, les flocons sont plus denses, la neige fait des traits, comme les traits de calcite sur les parois des grottes…Décidément…

 

 

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Mais j’en arrive à la troisième stalagmite dont je voulais parler ici.

Elle se trouve dans la Cueva Hornos de la Pena à TARRIBA ( non loin de PUENTE VIESGO , en Cantabria ).

Ce matin-là de septembre 2007, je m’y suis retrouvé seul avec le guide Ludovico Rodriguez Liano ( lequel occupe le temps que lui laissent les trop peu nombreux visiteurs à fouiller le sol à la recherche d’oxyde de fer et de manganèse dont il retire les pigments de rouges et de noirs avec lesquels, à l’aquarelle, il peint sur papier des motifs que lui inspire l’art paléolithique ).

La Cueva Hornos de la Pena est un long couloir assez étroit et bas ; j’ai dû y cheminer le plus souvent plié en deux, prenant garde à ne toucher les parois ni à gauche ni à droite. Ludovico tenait une petite lampe de poche qu’il éteignait parfois en cours de route pour mieux entendre le silence et mieux voir le noir absolu.

A quelques dizaine de mètres du fond de la grotte ( tout au fond se trouve le fameux « sorcier « ), alors qu’à cet endroit le boyau est particulièrement étroit et de très faible hauteur, Ludovico m’a fait asseoir sur une espèce de tabouret naturel qui s’avéra être une stalagmite de 50cm de haut environ. Assis là, je pouvais voir un petit cheval gravé à moins d’un mètre en face de moi , à hauteur d’yeux . En un instant je me rendis compte que j’étais dans l’exacte position de celui ou celle qui avait réalisé cette gravure 15.000 ans plus tôt. Lui comme moi avait dû sentir sous lui , de l’exacte et même façon, les bosses et les fosses de ce moignon de stalagmite où il s’était nécessairement assis pour exécuter sa gravure ; il n’aurait pas pu faire autrement vu l’étroitesse des lieux et le positionnement de la gravure. En un instant et ce fut vertigineux, je me sentis intimement et physiquement relié à la genèse de l’œuvre et à tous les gestes de celui qui 15.000 ans plus tôt avait exécuté ce dessin dans l’exacte position où moi aussi je me trouvais, dans le strict même environnement extrêmement confiné, intime, dans un espace qui était exactement celui qu’il avait occupé aussi entièrement que je l’occupais moi-même . En un instant alors, et le vertige s’accrut, je me rendis compte que l’ espace était aboli, te temps annulé, et que l’humanité tout entière se retrouvait là soudée - soudée dans ce que je percevais bien comme étant le souffle primal de l’homme, dans ce que l’homme avait au plus profond de lui, depuis toujours et pour toujours : l’expression artistique , l’art, l’expression de la spiritualité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

26 novembre 2007

l’art paléolithique et le décor

120×120 - détail - huile s/toile - 27 nov 07Il existe en Espagne, mais je dispose de très peu d’éléments à ce sujet, une grotte récemment découverte qui offre la particularité de présenter une ligne plus ou moins horizontale qui, du fait de sa position sous les animaux peints à l’époque paléolithique, représenterait le sol.

Cette grotte est située au Nord de l’Andalousie,   en bordure Est du Parc Naturel de la Sierra de Segura, dans la vallée  du rio Taibilla, pas loin de la ville de Nerpio.

Si cette interprétation de ce trait se trouvait confirmée, il s’agirait je pense d’une manifestation tout à fait intéressante de l’art paléolithique .

On considère en effet celui-ci comme confiné à la représentation de motifs, de signes  d’animaux,  de personnages humains  ( relativement peu nombreux )  qui ne sont  organisés  ni entre eux  ni dans l’espace.

Il convient tout d’abord, me semble-t-il, être très prudent lorsque l’on exprime de telles considérations ( de la même manière que l’on doit être en général de la plus extrême prudence lorsque l’on interprète quelque manifestation que ce soit de l’art préhistorique au motif que, comme chacun sait, il n’existe aucun écrit ou explication de l’époque ).

 Rien ne dit en effet hors de tout doute  – si ce n’est le regard que nous portons aujourd’hui sur les ensembles de peintures et gravures avec nos règles et critères d’approche et de compréhension -  que ces motifs n’étaient pas organisés. Ce n’est pas parce qu’ils nous semblent à nous comme juxtaposés les uns aux autres, qu’ils sont indépendants et sans relations les uns avec les autres. L’hypothèse du contraire en effet me semble tout aussi plausible.

Je pense que certaines grottes, comme cellle des Combarelles en Dordogne par exemple,  ont fait l’objet d’études spécifiques à partir desquelles certaines théories sont nées à propos de l’organisation des gravures qui s’y trouvent ( mais si je me souviens bien, dans ce cas précis des Combarelles, cette étude qui avait été faite sur base des gravures relevées à l’époque – 600 sauf erreur – n’aurait plus de valeur ou de pertinence aujourd’hui car des relevés plus récents et plus approfondis ont révélé que Combarelle contient bien plus que les 600 gravures considérées alors,   avec d’autres dispositions, d’autres associations, d’autres surfaces occupées par les gravures alors qu’à l’époque on considérait que ces endroits en étaient exempts… si bien que la théorie émise sur base d’un relevé comportant 600 gravures perdrait sa substance… et ce qui montre au passage, la fragilité des opinions et théories que l’on peut émettre à propos du paléolithique).

D’autre part, certaines grottes ( la plupart ) présentent des signes que l’on qualifie aujourd’hui d’abstraits , ce qui est une façon commode de les qualifier puisque l’on n’en possède pas la signification et qu’ils ne se rattachent pas à la représentation, pour nous aujourd’hui, d’une chose connue puisée dans la réalité observable ou identifiable.

Les signes tectiformes de Dordogne sont bien connus, les aviformes également, mais ce sont là, bien entendu, des qualifications données aujhourd’hui qui n’ont d’autre but que les différencier des autres signes et permettre de les nommer quand on en parle…Personne n’oserait d’ailleurs affirmer que ces signes représenteraient effectivement  des oiseaux ou des toits.

D’autres signes ,  d’apparence plus confuse au point que l’ont ne peut les appeler d’un nom qui aurait une consonnance familière, sont présents dans de nombreuses grottes, notamment El Castillo en Cantabria ou, surtout, la Pileta en Andalucia, qui  » font penser  » à un véritable langage tant ces signes sont nombreux, répartis sur de grandes distances, imaginatifs, divers,   » typés « …et semblent tant par leur nombre, leur répétition, voire une certaine  déclinaison  pour certains d’entre eux, semblent donc   » organisés « …

Sans doute est-il plus simple – mais peu sérieux – d’affirmer comme je l’ai entendu d’une jeune guide dans la Cueva de las Monedas à Puente Viesgo, de dire devant un panneau de signes entremêlés à profusion, qu’il s’agissait là, sans doute, d’un morceau de roche où les artistes affutaient leurs crayons…

Il me paraît donc peu prudent d’affirmer péremptoirement que le paléolithique s’est borné à créer des figures séparées  » …sans savoir les grouper ( le plafond d’Altamira le prouve ) autrement que dans le hasard d’un pête-mêle incohérent (…) l’art paléolithique ne comporte pas de paysage pas même de décor… » – René HUYGHE, l’Art et l’Ame, éd. Flammarion 1960, p. 59.

La ligne horizontale figurant le sol  de la grotte des bords du Taibilla ( que je n’ai pas trouvée, étant sur place, et qui je pense n’est pas ouverte au public ), et  d’autres éléments qui restent  à découvrir démontrent ou  démontreront  peut-être le contraire…

24 novembre 2007

De la ligne au trait ( Cueva de la Pileta y cueva El Castillo )


Deux grottes espagnoles ornées au paléolithique :

la cueva de la Pileta, à Benajoàn en Andalucia ( environ 20 km de Ronda )

la cueva del Monte El Castillo, à Puente Viesgio en Cantabria ( 20 km au sud de Santander ).

Entre les deux, environ 1.000 km .

Je les ai visitées cet été 2007, la Pileta pour la troisième fois.

Je reproduis ici l’un des chefs d’oeuvre de la cueva de la Pileta ( seconde photo, en bas ) : dans ce qui est appelé  » le sanctuaire Breuil  » et qui n’est pas montré pendant les visites touristiques, se trouvent de nombreux animaux et motifs divers, dont la fameuse yegua pregnada ( la jument pleine ) que l’on voit ici. Il y aurait beaucoup à dire sur ce chef d’oeuvre, mais tel n’est pas ici mon propos.

Sous la patte arrière droite de la yegua, lègèrement à gauche, une tête de bovidé – c’est elle qui m’intéresse ici..

Observez la manière dont la nuque, au départ des cornes, a été traitée : au lieu d’un trait continu descendant qui eût figuré classiquement la nuque et le début de l’encolure de l’animal, l’artiste a opté pour trois traits courts, plutôt horizontaux là où il s’agissait de représenter une réalité plutôt verticale.

Il existe un bison peint, dans la cueva d’El Castillo, en Cantabria ( ensemble-photo du bas )

cueva el Castillo - bisonte

dont le front est traité exactement de la même façon : quatre traits courts plutôt horizontaux là où classiquement et traditionnellement le front était traité en un seul trait continu vertical.

Les deux dessins remonteraient au solutréen ( de -23.000 ou -20.000 ans jusqu’à -18.500 ou -18.000 ).

Que faut-il en penser ?

Tout d’abord, il faut souligner la liberté créatrice de l’artiste qui s’est départi d’un archétype, et être confondu devant cette solution plastique apportée par les artistes du paléolithique : passer du trait classique de l’encolure ou de la nuque à une figuration fragmentée de cet élément anatomique démontre que l’homme était capable alors de concevoir préalablement la manière de travailler – ce qui témoigne d’une utilisation de schéma abstrait précèdant la phase d’exécution – et surtout qu’il était capable de sortir des sentiers battus, du déjà vu et déjà fait, et qu’il prenait subitement la liberté et le risque de déranger : ce ne sont pas en effet trois traits horizontaux piqués par exemple sur la ligne classique figurant la nuque ou le front ( tels 3 poils ou 3 touffes de poils piqués sur l’encolure et qui seraient représentés la crinière ) mais trois traits plus ou moins horizontaux qui remplacent purement et simplement le trait classique rectiligne.

D’autre part, cette même solution plastique apportée pour un détail anatomique similaire ( l’encolure ou le front ) , quasiment à la même époque, et dans des grottes distantes de près de 1.000km, pose la question de la concertation possible ou non entre les auteurs.

Sans doute doit-on exclure qu’il s’agisse dans les deux cas du même artiste : si l’homme du solutréen était un cueilleur-chasseur, donc un marcheur patenté, il est admis qu’il se déplaçait sans doute dans un rayon assez large , mais il n’est guère pensable qu’il se déplaçait sur une telle de distance. On doit donc exclure qu’il puisse s’agir du ou de la même artiste, tout comme, pour la même raison, on devrait exclure que l’artiste de l’une des grottes ait pu voir l’autre et s’en inspirer 1.000 km plus loin .

On se trouverait ainsi devant un phénomème intéressant, mettant en évidence que les êtres humains, sans concertation entre eux, sont capables de mettre à jour les mêmes choses au même moment…

Cette hypothèse m’était déjà venue à l’esprit, avant d’avoir fait la découverte dont je parle ici.

J’avais ensuite trouvé dans LEVY-STRAUSS , Race et histoire ( Folio essais, p 65 ) , cette annotation dans laquelle j’ai cru pouvoir lire la confirmation de ce qu’il était possible que tel phénomème puisse surgir en même temps ou quasiment, en divers points du globe, sans que les hommes aient pu se concerter sur son apparition ou son invention

- je cite : « … la simultanéité s’apparition des mêmes bouleversements technologiques ( suivis de près par des bouleversements sociaux ) sur des territoires aussi vastes et dans des régions aussi écartées, montre bien qu’elle n’a pas dépendu du génie d’une race ou d’une culture, mais de conditions si générales qu’elles se situient en dehors de la conscience des hommes. « 

On sait par exemple qu’au néolithique, un type d’expression pictural quasi similaire ou offrant en tous cas un grand nombre de similitudes est apparu dans des régions fort diverses, du levant ibérique ( il s’agit de larc méditerranéen allant de Barcelone à Almeria ) au sahara ou au Zimbabwe. Ou encore qu’en née pratiquement simultanément en Egypte et en Mésopotamie dans la seconde moitié du IVème millémnaire une certaine société rurale possédant une agriculture méthodique.

Mais ce qui semble établi pour de grands phénomènes, pourrait-il l’être pour des détails, comme ce traitement plastique innovant et audacieux des 3 ou 4 traits rompus qui remplacent le trait linéaire ?

Je n’ai évidemment pas les moyens d’approfondir cette question de chercher d’autres exemples…Mais peut-être d’autres pourraient-ils m’en apporter ?

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