blog de Jacques V. Lemaire, peintre.

26 novembre 2007

l’art paléolithique et le décor

120×120 - détail - huile s/toile - 27 nov 07Il existe en Espagne, mais je dispose de très peu d’éléments à ce sujet, une grotte récemment découverte qui offre la particularité de présenter une ligne plus ou moins horizontale qui, du fait de sa position sous les animaux peints à l’époque paléolithique, représenterait le sol.

Cette grotte est située au Nord de l’Andalousie,   en bordure Est du Parc Naturel de la Sierra de Segura, dans la vallée  du rio Taibilla, pas loin de la ville de Nerpio.

Si cette interprétation de ce trait se trouvait confirmée, il s’agirait je pense d’une manifestation tout à fait intéressante de l’art paléolithique .

On considère en effet celui-ci comme confiné à la représentation de motifs, de signes  d’animaux,  de personnages humains  ( relativement peu nombreux )  qui ne sont  organisés  ni entre eux  ni dans l’espace.

Il convient tout d’abord, me semble-t-il, être très prudent lorsque l’on exprime de telles considérations ( de la même manière que l’on doit être en général de la plus extrême prudence lorsque l’on interprète quelque manifestation que ce soit de l’art préhistorique au motif que, comme chacun sait, il n’existe aucun écrit ou explication de l’époque ).

 Rien ne dit en effet hors de tout doute  – si ce n’est le regard que nous portons aujourd’hui sur les ensembles de peintures et gravures avec nos règles et critères d’approche et de compréhension -  que ces motifs n’étaient pas organisés. Ce n’est pas parce qu’ils nous semblent à nous comme juxtaposés les uns aux autres, qu’ils sont indépendants et sans relations les uns avec les autres. L’hypothèse du contraire en effet me semble tout aussi plausible.

Je pense que certaines grottes, comme cellle des Combarelles en Dordogne par exemple,  ont fait l’objet d’études spécifiques à partir desquelles certaines théories sont nées à propos de l’organisation des gravures qui s’y trouvent ( mais si je me souviens bien, dans ce cas précis des Combarelles, cette étude qui avait été faite sur base des gravures relevées à l’époque – 600 sauf erreur – n’aurait plus de valeur ou de pertinence aujourd’hui car des relevés plus récents et plus approfondis ont révélé que Combarelle contient bien plus que les 600 gravures considérées alors,   avec d’autres dispositions, d’autres associations, d’autres surfaces occupées par les gravures alors qu’à l’époque on considérait que ces endroits en étaient exempts… si bien que la théorie émise sur base d’un relevé comportant 600 gravures perdrait sa substance… et ce qui montre au passage, la fragilité des opinions et théories que l’on peut émettre à propos du paléolithique).

D’autre part, certaines grottes ( la plupart ) présentent des signes que l’on qualifie aujourd’hui d’abstraits , ce qui est une façon commode de les qualifier puisque l’on n’en possède pas la signification et qu’ils ne se rattachent pas à la représentation, pour nous aujourd’hui, d’une chose connue puisée dans la réalité observable ou identifiable.

Les signes tectiformes de Dordogne sont bien connus, les aviformes également, mais ce sont là, bien entendu, des qualifications données aujhourd’hui qui n’ont d’autre but que les différencier des autres signes et permettre de les nommer quand on en parle…Personne n’oserait d’ailleurs affirmer que ces signes représenteraient effectivement  des oiseaux ou des toits.

D’autres signes ,  d’apparence plus confuse au point que l’ont ne peut les appeler d’un nom qui aurait une consonnance familière, sont présents dans de nombreuses grottes, notamment El Castillo en Cantabria ou, surtout, la Pileta en Andalucia, qui  » font penser  » à un véritable langage tant ces signes sont nombreux, répartis sur de grandes distances, imaginatifs, divers,   » typés « …et semblent tant par leur nombre, leur répétition, voire une certaine  déclinaison  pour certains d’entre eux, semblent donc   » organisés « …

Sans doute est-il plus simple – mais peu sérieux – d’affirmer comme je l’ai entendu d’une jeune guide dans la Cueva de las Monedas à Puente Viesgo, de dire devant un panneau de signes entremêlés à profusion, qu’il s’agissait là, sans doute, d’un morceau de roche où les artistes affutaient leurs crayons…

Il me paraît donc peu prudent d’affirmer péremptoirement que le paléolithique s’est borné à créer des figures séparées  » …sans savoir les grouper ( le plafond d’Altamira le prouve ) autrement que dans le hasard d’un pête-mêle incohérent (…) l’art paléolithique ne comporte pas de paysage pas même de décor… » – René HUYGHE, l’Art et l’Ame, éd. Flammarion 1960, p. 59.

La ligne horizontale figurant le sol  de la grotte des bords du Taibilla ( que je n’ai pas trouvée, étant sur place, et qui je pense n’est pas ouverte au public ), et  d’autres éléments qui restent  à découvrir démontrent ou  démontreront  peut-être le contraire…

24 novembre 2007

De la ligne au trait ( Cueva de la Pileta y cueva El Castillo )


Deux grottes espagnoles ornées au paléolithique :

la cueva de la Pileta, à Benajoàn en Andalucia ( environ 20 km de Ronda )

la cueva del Monte El Castillo, à Puente Viesgio en Cantabria ( 20 km au sud de Santander ).

Entre les deux, environ 1.000 km .

Je les ai visitées cet été 2007, la Pileta pour la troisième fois.

Je reproduis ici l’un des chefs d’oeuvre de la cueva de la Pileta ( seconde photo, en bas ) : dans ce qui est appelé  » le sanctuaire Breuil  » et qui n’est pas montré pendant les visites touristiques, se trouvent de nombreux animaux et motifs divers, dont la fameuse yegua pregnada ( la jument pleine ) que l’on voit ici. Il y aurait beaucoup à dire sur ce chef d’oeuvre, mais tel n’est pas ici mon propos.

Sous la patte arrière droite de la yegua, lègèrement à gauche, une tête de bovidé – c’est elle qui m’intéresse ici..

Observez la manière dont la nuque, au départ des cornes, a été traitée : au lieu d’un trait continu descendant qui eût figuré classiquement la nuque et le début de l’encolure de l’animal, l’artiste a opté pour trois traits courts, plutôt horizontaux là où il s’agissait de représenter une réalité plutôt verticale.

Il existe un bison peint, dans la cueva d’El Castillo, en Cantabria ( ensemble-photo du bas )

cueva el Castillo - bisonte

dont le front est traité exactement de la même façon : quatre traits courts plutôt horizontaux là où classiquement et traditionnellement le front était traité en un seul trait continu vertical.

Les deux dessins remonteraient au solutréen ( de -23.000 ou -20.000 ans jusqu’à -18.500 ou -18.000 ).

Que faut-il en penser ?

Tout d’abord, il faut souligner la liberté créatrice de l’artiste qui s’est départi d’un archétype, et être confondu devant cette solution plastique apportée par les artistes du paléolithique : passer du trait classique de l’encolure ou de la nuque à une figuration fragmentée de cet élément anatomique démontre que l’homme était capable alors de concevoir préalablement la manière de travailler – ce qui témoigne d’une utilisation de schéma abstrait précèdant la phase d’exécution – et surtout qu’il était capable de sortir des sentiers battus, du déjà vu et déjà fait, et qu’il prenait subitement la liberté et le risque de déranger : ce ne sont pas en effet trois traits horizontaux piqués par exemple sur la ligne classique figurant la nuque ou le front ( tels 3 poils ou 3 touffes de poils piqués sur l’encolure et qui seraient représentés la crinière ) mais trois traits plus ou moins horizontaux qui remplacent purement et simplement le trait classique rectiligne.

D’autre part, cette même solution plastique apportée pour un détail anatomique similaire ( l’encolure ou le front ) , quasiment à la même époque, et dans des grottes distantes de près de 1.000km, pose la question de la concertation possible ou non entre les auteurs.

Sans doute doit-on exclure qu’il s’agisse dans les deux cas du même artiste : si l’homme du solutréen était un cueilleur-chasseur, donc un marcheur patenté, il est admis qu’il se déplaçait sans doute dans un rayon assez large , mais il n’est guère pensable qu’il se déplaçait sur une telle de distance. On doit donc exclure qu’il puisse s’agir du ou de la même artiste, tout comme, pour la même raison, on devrait exclure que l’artiste de l’une des grottes ait pu voir l’autre et s’en inspirer 1.000 km plus loin .

On se trouverait ainsi devant un phénomème intéressant, mettant en évidence que les êtres humains, sans concertation entre eux, sont capables de mettre à jour les mêmes choses au même moment…

Cette hypothèse m’était déjà venue à l’esprit, avant d’avoir fait la découverte dont je parle ici.

J’avais ensuite trouvé dans LEVY-STRAUSS , Race et histoire ( Folio essais, p 65 ) , cette annotation dans laquelle j’ai cru pouvoir lire la confirmation de ce qu’il était possible que tel phénomème puisse surgir en même temps ou quasiment, en divers points du globe, sans que les hommes aient pu se concerter sur son apparition ou son invention

- je cite : « … la simultanéité s’apparition des mêmes bouleversements technologiques ( suivis de près par des bouleversements sociaux ) sur des territoires aussi vastes et dans des régions aussi écartées, montre bien qu’elle n’a pas dépendu du génie d’une race ou d’une culture, mais de conditions si générales qu’elles se situient en dehors de la conscience des hommes. « 

On sait par exemple qu’au néolithique, un type d’expression pictural quasi similaire ou offrant en tous cas un grand nombre de similitudes est apparu dans des régions fort diverses, du levant ibérique ( il s’agit de larc méditerranéen allant de Barcelone à Almeria ) au sahara ou au Zimbabwe. Ou encore qu’en née pratiquement simultanément en Egypte et en Mésopotamie dans la seconde moitié du IVème millémnaire une certaine société rurale possédant une agriculture méthodique.

Mais ce qui semble établi pour de grands phénomènes, pourrait-il l’être pour des détails, comme ce traitement plastique innovant et audacieux des 3 ou 4 traits rompus qui remplacent le trait linéaire ?

Je n’ai évidemment pas les moyens d’approfondir cette question de chercher d’autres exemples…Mais peut-être d’autres pourraient-ils m’en apporter ?

23 novembre 2007

le peintre & les mots

Classé dans : similitudes-rapprochements — Mots-clefs :, , , , — jvl @ 17:50

60×60 - 4 novembre 07

Sur la page d’accueil de mon site  ( http://jacquesvlemaire.be )

cette apostrophe :

 » tous les peintres quand ils parlent disent la même chose, heureusement qu’ils peignent…Tous ceux qui parlent de peinture disent la même chose, heureusement qu’il y a les peintres… « 

Et voilà à présent qu’avec l’ouverture de ce  blog, je retrouve le verbe et renoue avec les mots…

Et quand ils son t confrontés aux mots, aux mots pour parler de leur peinture, tous les peintres en effet disent peu ou prou la même chose ( entendez : la même chose  en tous cas que ce que je dis, moi…).

Zao Wou Ki :  » …le pinceau sert à faire sortir les choses du chaos… ».

Et Marthe Wéry : « …j’aime assez l’idée d’un travail qui n’est jamais clôturé (…) c’est une manière de vivre dans une série de travaux avec lesquels je n’ai jamais fini. Cela recouvre peut-être le fait de ne pouvoir jamais en terminer et, en ce qui me concerne, de n’en avoir jamais fini avec la peinture… »

Quant à ceux qui parlent de peinture et qui ne sont pas peintres, j’ai lu  par hasard en passant devant une galerie il y a quelques jours  le petit texte sensé présenté une exposition …un texte  absurde,  prétentieux et incompréhensible…que je dois aller revoir pour le recopier et vous livrer…une perle !

Je reviendrai aussi sur les mots, le verbal, la peinture, le non verbal…

20 novembre 2007

LES MOTS – de Hodler à de Staël

Classé dans : Non classé — Mots-clefs :, , , , , , — jvl @ 23:09

Lorsque je me suis décidé à peindre, il y a 12 ou 14 ans, ce jour-là, précisément ce jour-là, juste avant de pousser sur les tubes pour faire sortir la pâte, j’étais allé plusieurs fois à la Bibliothèque des facultés à Namur, fébrilement, regarder un ouvrage consacré à de Staël, un méchant petit livre maigre où les reproductions étaient toutes en noir et blanc. Une seule chose m’intéressait : voir, revoir, revoir plusieurs fois comme si d’une fois à l’autre je l’avais déjà oublié, tout cela en une demi-journée puisque je me suis à peindre le soir-même, voir donc un endroit précis de la toile, du paysage marin peint par de Staël : l’espace extrêmement ténu mais vibrant qui se situait entre le bord du ciel , et la ligne d’horizon de la mer. Cet espace minuscule pris en tenaille entre le ciel bas et large, et la mer large et puissante. Un tout petit espace d’apparence insignifiant. Mais je voyais bien que c’était là que tout se jouait : le sens de la peinture, son langage, son mystère – là où les choses semblaient tirer toute leur force, qui était gigantesque, du fait de ne pas se toucher, mais seulement se frôler, se sentir, se mesurer, se taire et conjuguer. Entre les deux ourlets qui se toisaient, il y avait le secret des lèvres entrouvertes, le secret des mots bloqués dans la gorge.

Oui, je peindrais comme de Staël, je parlerais donc comme lui.

Il n’en a rien été.

Ferdinand HODLER, dont j’ai déjà dit quelques mots autour de l’exposition présentée à Orsay, et dont quelques oeuvres seront toujours visibles car accrochées habituellement au Musée d’Orsay, avait continué inlassablement jusqu’à la fin de sa vie à peindre les paysages, presque toujours les mêmes ( et en écrivant ces mots, j’en mesure en meme temps toute l’énormité, car c’est bien dans l’apparente répétition d’un même thème qu’a pu surgi toute la puissance créatrice du peintre ) , savoir des montagnes, le Lac de Genève qu’il voyait de son appartement, les montagnes encore, la ligne d’horizon, les nuages.

Peu de temps avant de mourir, il avait lui-même qualifié ces paysages de  » paysages planétaires « , tant il avait senti qu’ils traduisaient le sentiment d’une harmonie cosmique entre l’homme et la nature.

Il écrivait, parlant de la ligne de l’horizon, et sans aucun doute de cet espace sacré dont je dis ici que tout s’y joue , il écrivait donc tout à la fin de sa vie :  » … voyez-vous comme tout se résout là-bas en lignes et en espace ? N’avez-vous pas le sentiment de vbous tenir au bord de la terre et de commencer librement avec le Tout ? « .

Vous n’avez pas les larmes aux yeux, vous ?

Putain

Classé dans : commentaires — Mots-clefs :, , , — jvl @ 22:21

affiche du filmJ’ avais 12 ans quand j’ai vu les Canons de Navarone .

L’un des commandos, dans une sortie verbale musclée qui m’a marqué comme il est impossible de l’imaginer 40 ans plus tard, s’écrie alors que la décision est prise de partir à l’assaut des Canons « …oui nous irons sur cette putain de colline…détruire ces putains de canons… » et une troisième fois encore il ajoute le mot putain.

Ce fut à cet instant pour moi la consécration brutale, publique, officielle, de ce mot interdit que, pourtant, depuis, je n’ai jamais utilisé… jusqu’au jour où 40 ans plus tard, je faisais la connaissance d’un directeur de l’institut culturel français d’uneville lointaine, lequel directeur, homme courtois, élégant, chaleureux et grande gueule ( nous belges, nous aimons dire des français qu’ils sont grandes gueules, et cela n’est pas nécessairement méchant ) maniait avec rondeur et saveur le mot putain qui exprimait plutôt l’étonnement ou l’admiration qu’il ne qualifiait une espèce, il faut bien le dire, en voie de disparition. Ainsi petit à petit, comme à mon insu, je me suis mis à l’utiliser et, par exemple, j’avais à ma surprise pris l’habitude de m’exclamer avec ce mot lorsque, en vadrouille dans les Sierras andalouses, je tombais en arrêt devant un paysage . J’avais même conçu que ce mot, utilisé une fois, deux fois ou trois fois, comme les étoiles, servirait dans le guide des sierras que j’avais commencé à écrire, à distinguer les paysages en les classant selon qu’ils porteraient un, deux ou trois P…De ces mêmes P que les catalogues du Livre de Poche de mon adolescence utilisaient pour nommer certaine œuvre de JP Sartre ; personne en effet n’aurait à l’époque osé appeler une putain une putain, fût-elle respectueuse.Ce mot est donc devenu, au fil de ces tout derniers temps, un habitué de mon vocabulaire – mais pas vraiment de mon langage – et il lui arrive de surgir aujourd’hui impromptu – mais toujours fort à propos – , lorsque je suis confronté subitement ( ce caractère subit, inattendu et nécessairement fort étant tout à fait nécessaire à sa survenance ) à une forte surprise généralement d’ordre culturel et toujours esthétiquement remuante. L’autre soir donc, à pied dans Bruxelles, alors que j’allais souper chez mes fils, je remontais vers le haut de la Ville en passant par le mont des Arts ( tiens tiens).Subitement sous mes pieds, sur le bord du trottoir que j’allais fouler, un large demi cercle constellé de petites lumières : les pavés avaient été chacun percéspour recevoir une petite ampoule très brillante, le demi-cercle était bien dessiné, au pied d’une statue, mais les lumières étaient piquées çà et là au petit bonheur, comme les étoiles dans la nuit, et faisaient à la statue comme une mousseline de voie lactée. Ce genre d’intervention dans la ville, discrète et si juste, m’a plu et surpris.Au pied d’une statue, vous dis-je : la statue de la Reine Elizabeth.. Hoo, putain… ! Comme c’était beau, simple et beau.Puis après quelques secondes, le gros de l’émotion étant passée, ma voix haute dans la nuit de Bruxelles : « putain Majesté, ils n’ont pas raté votre traîne… »

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